Les personnes altruistes sont-elles rationnelles ? : L'hypothèse de la réciprocité répétée

Dans cet article de blog, je résumerai comment l'hypothèse de la réciprocité répétée explique les origines évolutives de l'altruisme, ainsi que ses limites et ses facteurs complémentaires dans le monde réel.

 

Questions soulevées par l'imagination littéraire

L'intrigue d'un roman décrivant une ville ravagée par une épidémie qui rend ses habitants aveugles, suggère que l'être humain agit de manière altruiste en se conformant à la morale et aux normes à travers le prisme du « soi » tel qu'il est perçu par autrui. L'idée que l'altruisme disparaîtrait si les autres ne pouvaient plus nous reconnaître apparaît à beaucoup comme une preuve de l'égoïsme inné de l'être humain.
Cependant, certains scientifiques soutiennent que l'altruisme pourrait également être un trait sélectionné au cours de l'évolution. Autrement dit, si les individus ayant fait preuve d'altruisme ont mieux survécu et se sont reproduits au sein de la société que les autres, ce trait aurait pu être transmis aux générations futures. L'élucidation des origines de l'altruisme apportant des éléments cruciaux pour la compréhension de l'être humain et de la société, diverses hypothèses ont été proposées, parmi lesquelles l'hypothèse de la réciprocité répétée est la plus débattue.

 

Qu’est-ce que l’hypothèse de la réciprocité répétée ?

L'hypothèse de la réciprocité répétée repose sur le principe de réciprocité, c'est-à-dire la coopération conditionnelle, selon laquelle « si vous coopérez avec moi, je coopérerai avec vous la prochaine fois ». Elle soutient que si l'on emploie une stratégie consistant à récompenser la coopération et à riposter à la trahison, la coopération devient avantageuse à long terme, favorisant ainsi un comportement altruiste.
Pour illustrer ce principe, prenons l'exemple de la relation entre un propriétaire de supermarché et ses clients. Si ce dernier pratique des prix excessifs, les clients cesseront de fréquenter son magasin, ce qui, à terme, entraînera des pertes pour le propriétaire. La décision d'un client de boycotter le supermarché peut être perçue comme une forme de représailles face à cette pratique abusive, et plus le risque de représailles est élevé, plus les gens auront tendance à adopter un comportement coopératif.

 

Pourquoi la répétabilité et l'incertitude sont importantes

L'élément essentiel est que, pour que la réciprocité par la répétition s'applique, les transactions doivent se répéter. Si le nombre de répétitions est insuffisant, les gains à court terme liés au comportement de passager clandestin l'emportent sur les pertes à long terme, rendant rationnel le choix de faire défection. Cependant, plus important encore que le « nombre » de répétitions est l'incertitude à laquelle sont confrontés les participants : ils ignorent quand les transactions prendront fin.
Par exemple, si le nombre de transactions est fixé à 10, il est rationnel pour les deux parties de ne pas respecter la dernière transaction ; ce fait influence alors les transactions précédentes, aboutissant à la conclusion paradoxale qu’une défection se produit à chaque transaction. À l’inverse, si l’issue des transactions est incertaine et qu’il existe une forte probabilité qu’elles se poursuivent, le coût de la défection augmente, rendant la coopération plus avantageuse.

 

Limites de l'hypothèse de la réciprocité répétée

Bien que l'hypothèse de la réciprocité répétée présente l'avantage d'expliquer la coopération dans les relations non apparentées — difficilement explicable par les liens du sang —, elle ne s'applique pas à toutes les situations. En particulier, son pouvoir explicatif s'amenuise lorsque les interactions ne sont pas répétées ou lorsqu'elles impliquent plusieurs parties.
Par exemple, laisser un pourboire dans un restaurant d'une destination touristique, sachant qu'il ne reviendra pas, constitue un acte d'altruisme ponctuel, mais difficile à expliquer par l'hypothèse de la réciprocité répétée. De plus, dans les interactions impliquant de nombreuses personnes, il est difficile de riposter individuellement à la trahison d'une seule personne, ce qui complique la résolution du problème du passager clandestin. Si les représailles nuisent également aux acteurs altruistes, ou si les passagers clandestins ne sont sanctionnés que légèrement, la coopération risque de s'effondrer.

 

Trois facteurs qui renforcent la vengeance dans la vie réelle

Les sociétés réelles diffèrent des modèles théoriques simplistes et présentent plusieurs facteurs qui renforcent l'efficacité des représailles. Le premier est la réciprocité indirecte. Il s'agit de la pratique consistant à exclure ou à coopérer avec une personne ou un groupe en se basant sur des informations obtenues d'autrui, même si l'on n'a pas été directement affecté. Par exemple, si une rumeur se répand selon laquelle le propriétaire d'un supermarché pratique des prix excessifs, de nombreuses personnes éviteront ce magasin.
Deuxièmement, en réalité, il est souvent possible d'identifier les profiteurs, ce qui permet des sanctions plus sélectives et efficaces.

S’il est possible d’identifier la personne qui a enfreint la norme, la communauté peut rétablir la coopération par des représailles ciblées.
Troisièmement, on a tendance à sanctionner ceux qui s'écartent de la norme, que l'acte se répète ou non. Autrement dit, il existe une tendance psychologique à punir les traîtres ou les comportements antisociaux, même à ses propres dépens. Cette tendance contribue au maintien des normes et de la justice, et garantit une certaine coopération, même lorsque la répétition de l'acte n'est pas assurée.

 

Conclusion : Comment expliquer l'altruisme ?

En résumé, l'hypothèse de la réciprocité répétée explique de manière rationnelle pourquoi les comportements altruistes deviennent stables d'un point de vue évolutif lorsque les transactions se poursuivent et que les relations avec autrui s'inscrivent dans la durée. L'incertitude inhérente aux transactions et la perspective de pertes à long terme dissuadent la trahison, constituant un mécanisme essentiel qui nous incite à respecter les normes sociales et à coopérer.
Cependant, cette hypothèse à elle seule n'explique pas entièrement les interactions ponctuelles ni le problème du passager clandestin au sein des grands groupes. Néanmoins, étant donné que des facteurs concrets tels que la réciprocité indirecte, l'identifiabilité et la tendance à la sanction normative jouent un rôle complémentaire, il est fort probable que nous puissions maintenir une société altruiste et coopérative tant que nous sommes capables d'identifier nos homologues.

 

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