Dans quelle mesure le texte littéral d'une loi peut-il servir de norme absolue en matière d'interprétation juridique ?

Cet article de blog examine comment les limites du libellé juridique et l'étendue du pouvoir discrétionnaire des juges s'entrechoquent et s'harmonisent, présentant une perspective qui offre une compréhension équilibrée de la tension entre légitimité démocratique et rationalité des objectifs.

 

Un débat de longue date oppose les parties quant à la nécessité d'une stricte interprétation du droit, fondée sur le texte. Certains affirment que cette interprétation doit être strictement conforme au texte, arguant qu'il convient de distinguer clairement l'élaboration du droit et son interprétation. D'autres soutiennent que, compte tenu du caractère intrinsèquement incomplet de l'élaboration du droit, une interprétation qui s'en affranchit peut être préférable dans certains cas.
La méthodologie juridique traditionnelle a abordé cette question sous l'angle de la reconnaissance des interprétations qui dépassent le cadre littéral de la loi, voire le contredisent, au-delà des interprétations cantonnées à ce texte. Selon la doctrine, on parle respectivement de formation du droit intralégal et de formation du droit extralégal. La première est perçue comme une tentative de pallier les lacunes d'une loi spécifique dans son champ d'application initial, tandis que la seconde est envisagée du point de vue de l'ordre juridique dans son ensemble et de ses principes directeurs. Toutefois, cette explication n'est pas entièrement satisfaisante. Si le fait de remédier à des vices de forme non apparents peut sembler combler des lacunes, cela revient en réalité à remettre en cause la conclusion que présente la loi au regard de l'ordre juridique dans son ensemble.
Parallèlement, les débats juridico-philosophiques traditionnels ont souvent mis l'accent sur l'indétermination inhérente à la langue constituant le texte. Les mots possèdent généralement un noyau de sens précis et une périphérie de sens indéterminé. Ainsi, l'opinion dominante soutient que si les éléments relevant du noyau doivent être strictement encadrés par le texte, ceux relevant de la périphérie nécessitent inévitablement l'appréciation de l'interprète. Prenons l'exemple d'une règle interdisant la détention d'animaux sauvages dans les zones résidentielles. Si un lion de la savane est incontestablement un animal sauvage, il n'est pas aisé de déterminer si des chiens errants, des chats errants ou des animaux créés en laboratoire par croisement de gènes de différentes espèces sauvages sont concernés par cette interdiction. En conséquence, l'appréciation de l'interprète est finalement indispensable.
Cependant, des contre-arguments ont été avancés contre cette position, affirmant que même les cas périphériques ne devraient pas être laissés à la seule discrétion de l'interprète, mais doivent être encadrés par l'objectif de la règle. De plus, l'idée que, même dans les cas centraux, le sens littéral ne peut lier pleinement l'interprète sans référence à l'objectif de la règle gagne également en force. Même si l'on admet qu'une grenouille rare découverte à proximité pourrait être placée dans un établissement résidentiel dont l'environnement est le plus proche possible de son lieu de découverte, à des fins de recherche et de protection, on ne peut nier que, sémantiquement, la grenouille elle-même soit considérée comme un animal sauvage.
Récemment, des tentatives ont émergé pour surmonter les difficultés soulevées par les deux parties en présentant les débats méthodologiques et philosophiques juridiques existants comme un cadre unique et interconnecté. Selon cette approche, outre les cas classiques où le texte apporte une réponse raisonnable, il peut exister des cas où le texte ne fournit aucune réponse, ou lorsque la réponse qu'il apporte est inappropriée. Ces situations correspondent précisément à celles où l'on tente des interprétations extratextuelles et des interprétations contraires au texte. Ces deux types de cas ont en commun d'être difficiles à trancher. Il convient toutefois de les distinguer : les premiers sont difficiles à trancher en raison de l'indétermination linguistique du texte, tandis que les seconds le sont parce que, malgré la déterminance linguistique du texte, la réponse qu'il apporte est difficile à accepter comme correcte.
Cela signifie-t-il que, dans les cas complexes, il n'est plus nécessaire de se référer au texte lui-même ? Pas nécessairement. Même lorsque le texte ne fournit pas de réponse et requiert une interprétation, le libellé même de la règle peut guider l'interprète dans la compréhension de son objectif. De plus, même lorsque la réponse apportée par le texte semble inappropriée ou absurde, il est indéniable qu'une telle appréciation reste subjective. L'exigence d'un respect strict du texte, même lorsqu'un résultat manifestement inapproprié est prévisible, peut paraître déraisonnable au premier abord. Il est néanmoins essentiel de comprendre que cette importance accordée au texte repose sur la crainte d'un abus de pouvoir de la part de ceux qui exercent un pouvoir discrétionnaire et sur une réflexion sur l'essence même de la démocratie.
Les lois sont le fruit de compromis laborieux menés par les représentants des citoyens. À proprement parler, seul le texte littéral de la loi est déterminé démocratiquement ; au-delà – même l’intention du législateur ou la finalité de la loi – il est difficile de considérer que ces éléments possèdent la même autorité que le texte. Dans cette perspective, la question la plus importante est peut-être de savoir s’il convient d’accorder à certains interprètes le pouvoir de juger du caractère inapproprié du résultat d’une application de la loi, plutôt que de se demander si le résultat lui-même est inapproprié. En bref, pour ceux qui jugent indésirable d’accorder un tel pouvoir aux interprètes, il peut être plus rationnel d’insister sur le respect du texte, même lorsqu’un résultat inapproprié est anticipé. Compte tenu de ces éléments, le débat sur les limites de l’interprétation littérale et l’étendue du pouvoir discrétionnaire reste d’actualité. Comment concilier les tensions entre légitimité démocratique, stabilité juridique et valeur de la rationalité de la finalité demeure un enjeu crucial pour l’avenir.

 

A propos de l'auteure

écrivain

Je suis un « détective de chats ». J'aide à réunir les chats perdus avec leurs familles.
Je me ressource autour d'un café latte, j'aime marcher et voyager, et j'élargis ma pensée par l'écriture. En observant attentivement le monde et en suivant ma curiosité intellectuelle de blogueur, j'espère que mes mots pourront apporter aide et réconfort à autrui.