Cet article de blog examine comment une soumission excessive à la loi compromet la liberté et l'autonomie humaines, voire amplifie la culpabilité, en se concentrant sur l'impératif catégorique de Kant et la critique de Deleuze.
Dans la tradition intellectuelle occidentale, la loi a longtemps été perçue comme secondaire par rapport au bien, ou comme un simple moyen de s'en approcher. Elle était considérée comme une pâle imitation du bien, révélée seulement dans un monde abandonné des dieux, une contrefaçon du principe suprême de bonté. Pour Platon, la seule voie permettant aux humains d'atteindre l'Idée du Bien dans le monde phénoménal était l'imitation, et cette imitation se concrétisait par le respect de la loi.
Ce rapport classique entre la loi et le Bien était traditionnellement justifié dans le cadre de la théorie du droit naturel, liée à l'essence de l'être. Cependant, cette théorie n'est utile que si l'on part du principe qu'une certaine homogénéité de la compréhension de l'essence de l'être est établie. Face à la confrontation de différentes visions du monde, la théorie du droit naturel peine à échapper à l'obligation constante de renoncer à son propre contenu pour préserver son universalité. Le juriste moderne Kant a cherché à surmonter ces limites en se concentrant sur la loi morale a priori inhérente à la raison pratique humaine. Il ambitionnait de résoudre la crise du droit naturel en redéfinissant le rapport entre la loi et le bien.
Dans sa Critique de la raison pratique, Kant conçoit la liberté humaine comme l'autonomie personnelle et la responsabilité qui en découle, et présente l'impératif catégorique comme la loi morale qui régit l'action éthique. Cette loi morale apparaît sous forme de commandement car les inclinations naturelles de l'homme ne tendent pas toujours vers le bien. Dès lors, la loi morale est une norme que la raison pratique s'impose à elle-même par contrainte, conformément à l'idéal du bien ; un commandement absolu exigeant une obéissance inconditionnelle. Cependant, l'impératif catégorique, en tant que représentation de la forme pure, est indépendant de tout objet, lieu ou situation ; il ne contient aucun contenu dictant une action spécifique. Ce commandement présente simplement, sans condition, la loi formelle à laquelle l'action doit se conformer. Dans la Critique de la raison pratique, Kant déclare que le commandement « Agis seulement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle » est le principe fondamental de la raison pratique.
Deleuze décèle dans l'argumentation de Kant un projet qui renverse l'idée traditionnelle selon laquelle le droit s'articule autour du bien, faisant au contraire en sorte que le bien s'articule autour du droit. Selon ce projet kantien, le droit n'est plus défini par le bien ; il le définit plutôt de son propre point de vue. En tant que loi de la raison pratique, le droit se justifie sous prétexte d'être la forme universelle que doit revêtir le bien pour imposer un devoir. D'après l'analyse de Deleuze, la logique fondamentale du projet kantien consiste à ériger l'impératif catégorique en loi unique, universelle et inconditionnelle, et à définir l'obéissance à cet impératif comme le bien même.
Autrement dit, ce n'est pas l'obéissance à la loi qui est exigée pour réaliser le bien, mais plutôt l'obéissance à la loi elle-même qui est considérée comme le bien. Le projet de Kant, qui a inversé le rapport entre la loi et le bien dans l'histoire de la théorie juridique moderne, a marqué une nouvelle ère. Il est néanmoins difficile de nier qu'une forme particulière de violence y est sous-jacente.
Comme mentionné précédemment, l'impératif catégorique est purement formel et ne contient aucun contenu concret en soi. Par conséquent, il ne peut être appréhendé concrètement que dans une situation spécifique. C'est précisément à ce stade que Deleuze soulève la question de l'application effective du droit, en citant les romans de Kafka comme exemple. Dans « La Colonie pénitentiaire », une machine pénitentiaire apparaît, où le condamné est puni sans connaître son crime. La punition consiste à tatouer l'accusation sur son corps à l'aide d'aiguilles. Cela implique que les êtres humains n'apprennent concrètement la loi qu'au moment même où ils la transgressent et en subissent la punition.
Ainsi, si l'exécution de la loi est comprise comme un processus de jugement et d'application, le projet kantien risque inévitablement de produire une « conscience dépressive de la loi ». Puisque l'obéissance à l'impératif catégorique est bonne en soi, cet impératif impose aux êtres humains une exigence inconditionnelle de bonne volonté. Or, l'impératif catégorique ne peut être concrètement reconnu que lorsqu'il est transgressé. C'est pourquoi, dans le système kantien, l'impératif catégorique fonctionne comme une structure coercitive qui exige sans cesse des êtres humains qu'ils prouvent l'existence d'une bonne volonté, les plongeant ainsi dans un sentiment de culpabilité. Plus l'exigence d'obéissance à l'impératif catégorique est stricte, plus ce sentiment de culpabilité s'intensifie.
En tant que théoricien du droit moderne, Kant exige que les êtres humains obéissent inconditionnellement à la loi dictée par leur raison pratique intérieure. Or, selon Deleuze, le projet kantien accroît la culpabilité humaine par une obéissance absolue à la loi, tout en sapant l'autonomie personnelle – fondement même de la liberté humaine. À moins de repenser l'exécution de la loi, la seule issue à cette conscience mélancolique du droit est, en définitive, de rejeter le projet kantien. L'humanité doit peut-être désormais détrôner la loi de son emprise souveraine et la reléguer à la périphérie du bien, tout en plaçant le bien au centre de la gouvernance du droit. Cette transformation constitue un réajustement du rapport classique entre le droit et le bien, et représente une tâche cruciale pour l'humanité afin de réaffirmer sa liberté et sa responsabilité.